Les cartographies du récit : toutes les structures narratives comparées
Depuis Aristote jusqu’aux scénaristes de séries contemporaines, l’histoire du récit occidental n’a cessé de vouloir se mettre en schéma. Trois actes, quatre actes, cercles, pyramides, échelles, courbes de fortune : chaque théoricien a proposé sa carte du territoire narratif, avec ses noms d’étapes et ses promesses de méthode. Cette page rassemble, compare et interroge ces cartographies — non pour désigner la meilleure, mais pour voir ce qu’elles éclairent, et ce qu’elles laissent presque toutes dans l’ombre : le moteur intérieur du personnage.
Pourquoi comparer les structures
Il existe, dans le petit monde de la dramaturgie anglo-saxonne, deux grandes entreprises de synthèse. La première, portée par Robert Carlson en 2015, recense méthodiquement les structures qui se pensent en trois actes : elle aligne côte à côte Aristote, Field, Vogler, Snyder, Truby et une trentaine d’autres systèmes pour en faire ressortir les correspondances. La seconde, plus récente, doit à Ian Bousher (2024) une démonstration inverse : nombre de systèmes présentés comme des architectures en trois actes se découpent en réalité en quatre mouvements dès qu’on y observe le rôle du point médian.
Ce comparatif s’inspire des compilations de Robert Carlson (2015) et Ian Bousher (2024), redessinées et adaptées en français.
On y ajoute la question que ces deux inventaires ne posent pas : que fait chacun de ces systèmes du désir du personnage, de son besoin, et du paradoxe qui les tient ensemble ? Comparer les structures, ce n’est donc pas dresser un palmarès. C’est mettre à plat un demi-siècle d’outils de script doctoring pour un usage réellement opératoire : savoir, face à un scénario donné, quel système interroger en premier — et ce qu’aucun système ne dira jamais à la place de l’auteur.
Le comparatif, en un coup d’œil
Voici une version resserrée du comparatif, limitée à six systèmes parmi les plus cités, pour donner une première vue d’ensemble. Le détail de chaque système, avec ses étapes complètes et sa lecture critique, est traité dans la page qui lui est consacrée.
Aristote — installation, nœud (complication jusqu’au renversement de fortune), dénouement, le tout lié par nécessité ou vraisemblance.
Field — mise en place, incident déclencheur, confrontation (pinch 1, point médian, pinch 2), résolution.
Vogler — monde ordinaire, appel, mentor, passage du seuil, épreuves, épreuve suprême, retour avec l’élixir.
Snyder — image d’ouverture, catalyseur, débat, midpoint, tout est perdu, nuit noire de l’âme, finale, image finale.
Truby — faiblesse et besoin, désir, adversaire, plan, bataille, révélation de soi, nouvel équilibre.
Yorke — pas de connaissance, doute, expérimentation, régression, maîtrise : cinq actes en spirale.
La grille de lecture Witters : trois questions à chaque système
Face à chacun de ces systèmes, une même grille de lecture est appliquée tout au long de ce cocon — trois questions qui ne figurent dans aucun des ouvrages sources, mais qui permettent de les faire parler entre eux.
Que fait-il du désir — ce que le personnage poursuit consciemment, ce qu’il croit vouloir, et à quel moment de la structure ce désir est nommé ?
Que fait-il du besoin — ce qui manque réellement au personnage, souvent à son insu, et si le système lui donne un nom ou le laisse implicite ?
Que fait-il de la contradiction — le système prévoit-il un moment où désir et besoin s’affrontent, et ce moment met-il vraiment le personnage en échec ?
Aucun théoricien n’a construit son système autour de ces trois questions ; elles ne remplacent aucune structure, elles servent à les auditionner. Un système qui nomme le désir sans jamais interroger le besoin produit des personnages qui avancent sans jamais buter sur eux-mêmes — et c’est souvent là que se loge la faiblesse d’un scénario par ailleurs bien construit.
Le sommaire du cocon : quatre familles de structures
Trente-quatre systèmes sont traités en détail dans ce cocon, regroupés en quatre familles. Cette liste s’enrichit au fil des publications ; les titres ci-dessous deviennent des liens dès que la page correspondante est en ligne.
Les classiques
Aristote : la Poétique, source de toutes les structures
Donatus : protasis, epitasis, catastrophe
Gustav Freytag : la pyramide dramatique
Joseph Campbell : le monomythe en 17 étapes
Vladimir Propp : le schéma de Propp
Chris Vogler : le voyage du héros en 12 étapes
Syd Field : le paradigme
Blake Snyder : Save the Cat
Dan Harmon : le Story Circle
Yves Lavandier : La Dramaturgie
John Truby : les 22 étapes
Robert McKee : Story
Nigel Watts : l’arc en 8 points
Kurt Vonnegut : les formes d’histoires
K.M. Weiland : les arcs de personnage
Dan Wells : la structure en 7 points
Linda Seger : les turning points
Michael Hauge : identité et essence
John Yorke : les 5 actes
Kishōtenketsu : la structure sans conflit
Les séquentiels
Paul Gulino : l’approche séquentielle
Christina Kallas : les 8 séquences
Augustin d’Hippone : la structure du salut en quatre états
Les francophones et professionnels
Amnon Buchbinder : l’échelle du scénariste
Karl Iglesias : écrire pour l’émotion du spectateur
Steve Duncan : la structure des thrillers
Ingrid Sundberg : l’archplot visualisé
André Gulluni : la structure en pourcentages
George Lucas : la structure en trois phrases
Les inattendues
Wilder et Sorkin : la structure de l’arbre
Alfred Hitchcock : proposition, argument, résolution
Les 5 étapes du deuil comme structure de récit
La courbe de Fichte
Les 4 niveaux de compétence appliqués au personnage
3 actes ou 4 actes ? Un débat mal posé
La tradition aristotélicienne découpe le récit en trois actes ; une lecture plus récente montre que le long acte central se scinde en réalité en deux, dès qu’on observe le rôle du point médian — d’où une architecture en quatre actes. John Yorke, de son côté, en défend cinq. Ce débat sur le nombre d’actes mérite d’être posé correctement : il est traité en détail dans la page consacrée à la question.
Reste une question que ce comparatif ne tranchera jamais à votre place : quelle structure convient à votre propre scénario ? La réponse ne se trouve dans aucun des systèmes listés ici, mais dans le diagnostic de ce que votre personnage désire, de ce dont il a besoin, et de la contradiction qui les sépare.