Les 5 étapes du deuil comme structure de récit

En 1969, la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross publie On Death and Dying, où elle décrit cinq étapes traversées par les patients en fin de vie : le déni, la colère, le marchandage, la dépression, l'acceptation. Le modèle s'impose massivement dans la culture, s'étend du mourant à l'endeuillé, puis à toute forme de perte, et finit par irriguer les ateliers d'écriture, où on l'emploie comme structure d'arc de personnage. Il faut le dire d'emblée : ce modèle a été largement invalidé comme description du deuil réel. Les recherches ultérieures n'ont retrouvé ni la séquence, ni son caractère universel. Et pourtant il fonctionne en fiction, remarquablement bien. Cette contradiction est le sujet de cet article.

Le système en bref

Cinq états successifs, appliqués au personnage confronté à une perte, une nouvelle insupportable ou une vérité qu'il refuse.

Le déni. Le personnage refuse ce qui est. Il continue comme avant, il minimise, il cherche une autre explication. Dramatiquement, c'est un état d'une grande richesse : le spectateur sait, le personnage refuse de savoir, et cet écart produit à lui seul de la tension.

La colère. Le refus cède, l'émotion sort et se dirige contre quelqu'un. C'est l'état le plus actif des cinq, celui qui produit le plus d'événements, et souvent celui où le personnage fait le plus de dégâts autour de lui.

Le marchandage. Le personnage tente de négocier. Avec le destin, avec un tiers, avec lui-même. Il propose des échanges, il cherche des conditions, il croit encore qu'une contrepartie est possible. C'est l'état le plus sous-exploité en fiction, et le plus intéressant.

La dépression. Le marchandage a échoué. Le personnage cesse d'agir, s'effondre, se retire. C'est le point bas, et il coïncide presque toujours avec le troisième quart du récit.

L'acceptation. Le personnage cesse de lutter contre ce qui est. Ce n'est pas une réconciliation heureuse : c'est un arrêt du combat.

Ce que ce système fait remarquablement

La première force est de fournir un arc intérieur complet sans passer par la structure. Contrairement à presque tous les modèles de ce comparatif, celui-ci ne décrit ni actes, ni bascules, ni minutage : il décrit une suite d'états. On peut donc le superposer à n'importe quel découpage sans conflit.

La deuxième force est la précision du marchandage. Aucun autre modèle ne nomme cet état, et il est pourtant décisif. Un personnage qui négocie n'est ni dans le refus ni dans la résignation : il agit encore, mais sur un terrain faussé, et chacune de ses tentatives échoue pour une raison qu'il ne veut pas voir. C'est un moteur de deuxième acte remarquablement efficace, et il explique pourquoi tant d'actes deux qui fonctionnent le font sans que leur auteur sache pourquoi.

La troisième force est la reconnaissance immédiate. Ces cinq mots font partie du langage commun, et un spectateur les identifie sans les nommer. Un personnage qui passe du déni à la colère produit une évidence émotionnelle qui ne demande aucune explication.

Les limites

La première limite est majeure et il ne faut pas la contourner : le modèle est faux comme description du deuil. Les travaux qui ont suivi Kübler-Ross n'ont retrouvé ni la séquence linéaire, ni ces cinq états précis, ni leur caractère universel. Le deuil réel est désordonné, il oscille, il ne s'achève pas. Employer ce modèle en fiction est légitime ; le présenter comme une vérité psychologique ne l'est pas. C'est une convention culturelle devenue si familière qu'elle paraît vraie.

La deuxième limite en découle : ce que le modèle apporte à un récit, c'est de la lisibilité, pas de la justesse. Il donne au spectateur un trajet qu'il reconnaît, et c'est précisément ce qui le rend prévisible. Un arc construit dessus sans écart produit une impression de déjà-vu.

La troisième limite est son objet. Il décrit une réaction à une perte, donc un personnage qui subit. Il ne dit rien d'un personnage qui poursuit un objectif, et se transpose mal à tout récit dont le moteur n'est pas une confrontation à l'irréversible.

Ce que j'y ajoute

Ce modèle m'intéresse pour une raison qui n'est pas celle qu'on croit, et elle tient au troisième état.

Le marchandage est la meilleure description que je connaisse de ce qui se passe réellement dans un deuxième acte. Le personnage a compris quelque chose sans pouvoir l'accepter, alors il négocie : il cherche une solution qui lui permettrait d'obtenir ce qu'il veut sans renoncer à ce qu'il est. Chaque tentative est sincère, chacune échoue, et chaque échec réduit un peu plus l'espace.

C'est exactement le tunnel. Et cela donne au modèle une précision que les cinq étapes n'ont pas en elles-mêmes : ce qui fait avancer un personnage du marchandage vers la dépression n'est pas le temps qui passe, c'est l'épuisement des contreparties. Il a proposé tout ce qu'il pouvait proposer.

D'où la correction que j'apporte. Ces cinq états décrivent une progression psychologique, donc quelque chose qui peut toujours régresser : rien n'empêche un personnage de revenir au déni. C'est vrai dans la vie, et c'est mou en fiction. Pour qu'un arc tienne, chaque passage d'un état au suivant doit être irréversible, et il ne l'est que si quelque chose a été détruit en chemin. On ne quitte pas le déni parce qu'on est prêt : on le quitte parce qu'une preuve a rendu le refus impossible à tenir.

Le test, sur un arc construit ainsi : à chaque passage d'état, nommez ce qui a été détruit. Si vous ne trouvez rien, votre personnage ne progresse pas, il change d'humeur.

Quand l'utiliser (et quand en changer)

Utilisez ce modèle pour tout récit dont le moteur est une perte : deuil bien sûr, mais aussi maladie, rupture, faillite, exil, révélation d'une trahison. Utilisez-le comme arc intérieur superposé à une structure classique, où il s'emboîte sans conflit. Utilisez le seul marchandage comme diagnostic sur un deuxième acte mou : si votre personnage ne négocie rien, il ne fait qu'attendre.

Changez de modèle pour les récits à objectif conquérant, où le personnage poursuit plutôt qu'il ne subit. Et ne le présentez jamais comme une vérité psychologique : c'est une convention efficace, ce qui est déjà beaucoup, et ce n'est pas une description du réel.

FAQ

Quelles sont les cinq étapes du modèle de Kübler-Ross ? Le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l'acceptation. Elles ont été décrites en 1969 à partir d'entretiens avec des patients en fin de vie, puis étendues au deuil et à toute forme de perte.

Ce modèle est-il scientifiquement valide ? Non, pas comme description du deuil réel. Les recherches ultérieures n'ont confirmé ni la séquence linéaire, ni le caractère universel de ces cinq états. Le deuil observé est désordonné et oscillant. Le modèle reste une convention culturelle très installée, ce qui explique son efficacité en fiction.

Pourquoi fonctionne-t-il en récit s'il est faux ? Parce qu'un récit ne cherche pas l'exactitude psychologique mais la lisibilité émotionnelle. Ces cinq états sont si familiers qu'un spectateur les reconnaît sans qu'on les nomme, ce qui permet de construire un arc intérieur compréhensible sans explication. C'est une force et une limite : la reconnaissance immédiate est aussi ce qui rend l'arc prévisible.

Will Witters est dramaturge, script doctor et auteur. Il accompagne scénaristes et romanciers dans l'architecture de leurs récits et enseigne la dramaturgie en résidence à La Villa NOESIS.

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