Augustin : la plus ancienne structure en quatre actes
Voici le système le plus inattendu de ce comparatif, et l'un des plus opérants. Augustin d'Hippone n'a jamais écrit une ligne sur le récit. Théologien du IVᵉ siècle, il élabore, dans ses controverses contre le pélagianisme, une description de la condition humaine en quatre états successifs. Ces quatre états décrivent le rapport de la volonté humaine à sa propre liberté, et ils constituent, sans l'avoir jamais voulu, la description la plus fine d'un arc de transformation qu'on ait produite avant le XXᵉ siècle. Ils irriguent la culture occidentale bien au-delà de la théologie : toute la littérature de conversion, de rédemption et de chute en dérive. Voici ce que le modèle dit, et pourquoi il vaut d'être connu d'un scénariste. Pour le situer parmi les autres systèmes : le comparatif complet des structures narratives.
Le système en bref
Augustin formule quatre états, dont la langue latine dit la progression avec une précision que le français peine à rendre.
Posse peccare, posse non peccare, pouvoir pécher et pouvoir ne pas pécher. L'état d'origine : la liberté indifférente. Le sujet peut aller dans les deux sens ; rien ne le détermine encore. C'est un équilibre, et il est instable par nature.
Non posse non peccare, ne pas pouvoir ne pas pécher. L'état de chute. La liberté formelle demeure, le sujet croit choisir, mais elle est désormais orientée : il ne peut plus vouloir autrement. C'est l'état le plus intéressant du système, parce que la contrainte y est intérieure et invisible. Personne n'empêche le sujet ; c'est lui qui ne peut plus.
Posse non peccare, pouvoir ne pas pécher. L'état de grâce, ou de retournement. Quelque chose est advenu qui rend le choix de nouveau possible, mais possible seulement : il faudra le vouloir à chaque instant, et l'ancien état guette.
Non posse peccare, ne pas pouvoir pécher. L'état final. Le sujet ne peut plus retourner en arrière, non par contrainte mais parce qu'il n'est plus le même. La liberté a cessé d'être un choix pour devenir une nature.
La courbe est celle d'une liberté qui se perd, se recouvre, puis s'accomplit en cessant d'être un choix.
Ce que ce système fait remarquablement
La première force est la description du deuxième état, qui n'a d'équivalent nulle part ailleurs dans ce comparatif. Non posse non peccare décrit exactement ce qu'un scénariste cherche à construire dans un deuxième acte : un personnage qui a l'apparence du libre arbitre et l'impossibilité effective de choisir autrement. Ce n'est ni une contrainte extérieure, personne ne l'enferme, ni une absence de volonté. C'est une volonté qui ne peut plus vouloir autre chose. Les modèles modernes tournent autour de cet état sans le nommer ; Augustin le nomme.
La deuxième force est la symétrie entre le deuxième et le quatrième état. Non posse non peccare et non posse peccare sont deux impossibilités : dans les deux cas, le sujet ne peut plus revenir en arrière. La différence est que la première est subie et la seconde accomplie. C'est une distinction dramaturgique majeure : elle décrit l'écart entre un personnage piégé et un personnage transformé, alors que tous deux, structurellement, sont dans un état sans retour.
La troisième force est la portée culturelle. Cette architecture irrigue la littérature occidentale bien au-delà des récits explicitement religieux : les récits d'addiction et de sortie d'addiction, les trajectoires criminelles, les histoires de rédemption, une grande part du film noir. Quand un personnage dit qu'il ne peut pas s'arrêter, il parle augustinien sans le savoir.
Les limites
La première limite est évidente : c'est un système théologique, avec un vocabulaire et des présupposés qui n'ont rien à voir avec l'écriture. Le transposer suppose de le traduire, et toute traduction déforme. Le péché devient quoi, exactement, dans un scénario ? La grâce, qui vient de l'extérieur et ne se mérite pas, est-elle acceptable comme événement dramatique ?
La deuxième limite découle de la première. La grâce est structurellement un deus ex machina : chez Augustin, le passage du deuxième au troisième état ne vient pas du sujet, qui ne le peut pas, c'est la définition de son état, mais d'une intervention extérieure. Dans un récit moderne, une transformation qui vient du dehors est le défaut le plus sévère qu'on puisse commettre.
La troisième limite est le caractère orienté du modèle. Il décrit une progression vers un bien, avec une valeur assignée à chaque état. Il ne dit rien des trajectoires où le mouvement n'a pas de sens moral, ou dont l'issue n'est pas meilleure que le départ.
Ce que j'y ajoute
Ce modèle m'a donné le vocabulaire le plus précis que je connaisse pour ce que j'appelle le tunnel, et il m'a aussi obligé à formuler pourquoi je le construis autrement.
Non posse non peccare est la meilleure définition du tunnel qu'on ait écrite : un état où le personnage conserve toute son apparence de liberté et n'a plus aucune issue latérale. C'est exactement ce que je cherche à obtenir dans un deuxième acte, et Augustin dit en trois mots latins ce que je mets un paragraphe à expliquer.
Mais le passage au troisième état est le point où je m'écarte entièrement. Chez Augustin, la grâce advient : elle vient d'ailleurs, elle est un don, et c'est même son sens théologique, le sujet ne peut pas se sauver lui-même. En dramaturgie, cette solution est interdite. Un personnage qui sort du tunnel par une intervention extérieure produit un troisième acte qui ne convainc personne.
La substitution que je propose est celle-ci : le personnage ne sort du deuxième état que parce qu'il y est entré assez profondément pour que sa contradiction devienne intenable. Ce n'est pas une grâce, c'est une saturation. Il ne peut pas vouloir autrement, jusqu'au moment où poursuivre lui coûterait précisément ce pour quoi il poursuivait. Le paradoxe moteur, poussé à son terme, produit sa propre sortie.
Et le quatrième état devient alors ce qu'il doit être : non pas une récompense, mais le constat qu'aucun retour n'est possible, parce que le personnage a perdu en chemin ce qui lui aurait permis de revenir.
Quand l'utiliser (et quand en changer)
Utilisez Augustin pour les récits d'addiction, d'enfermement, de trajectoire criminelle, de rédemption. C'est son terrain naturel, et ses quatre états y sont plus précis que n'importe quel modèle contemporain. Utilisez-le pour diagnostiquer un deuxième acte : demandez-vous si votre personnage est en posse non peccare, où il pourrait encore choisir, ou en non posse non peccare, où il ne le peut plus. La différence décide de tout, et beaucoup d'actes deux mous sont simplement restés dans le premier.
Utilisez-le aussi pour distinguer deux fins qu'on confond souvent : un personnage piégé et un personnage transformé sont tous deux dans un état sans retour, et seule la nature de cette impossibilité les sépare.
Changez de modèle pour tout ce qui touche à la construction : Augustin ne fournit ni scène, ni rythme, ni antagoniste. Et surtout, ne reprenez jamais son mécanisme de passage. La grâce n'est pas transposable en dramaturgie.
FAQ
Quels sont les quatre états d'Augustin ?Posse peccare, posse non peccare, pouvoir pécher et pouvoir ne pas pécher, l'état de liberté indifférente. Non posse non peccare, ne pas pouvoir ne pas pécher, l'état de chute où la volonté n'a plus d'alternative réelle. Posse non peccare, pouvoir ne pas pécher, l'état de grâce où le choix redevient possible. Non posse peccare, ne pas pouvoir pécher, l'état accompli où le retour n'est plus concevable.
En quoi une doctrine théologique intéresse-t-elle un scénariste ? Parce que les quatre états décrivent avec une précision rare le rapport d'un sujet à sa propre liberté, ce qui est exactement l'objet d'un arc de transformation. Le deuxième état en particulier, la liberté apparente sans alternative réelle, est ce que tout deuxième acte cherche à construire, et il n'a pas de meilleure formulation.
Peut-on utiliser ce modèle pour un récit non religieux ? Oui, à condition d'en traduire les termes et d'en écarter le mécanisme de passage. Le péché devient la trajectoire que le personnage ne peut plus quitter. La grâce, en revanche, ne se transpose pas : une transformation qui vient de l'extérieur est un défaut dramatique. Il faut lui substituer une sortie produite par la contradiction elle-même.
Pour situer Augustin parmi tous les systèmes : le comparatif complet des structures narratives. Le modèle qui pense aussi l'arc négatif : les arcs de personnage de K.M. Weiland. Sa contemporaine en dramaturgie latine : le découpage de Donatus. Et si votre personnage pourrait encore reculer : Quelle structure pour votre scénario ?
Will Witters est dramaturge, script doctor et auteur. Il accompagne scénaristes et romanciers dans l'architecture de leurs récits et enseigne la dramaturgie en résidence à La Villa NOESIS.