Kallas : huit séquences, deux questions

Christina Kallas occupe une position rare dans ce comparatif. Scénariste et productrice grecque installée entre l'Europe et New York, ancienne présidente de la Fédération des scénaristes d'Europe, enseignante à Columbia et à la Feirstein School, elle écrit et travaille des deux côtés de l'Atlantique, à un endroit où les deux traditions se contredisent. D'un côté un cinéma qui pense en structure, en beats et en minutage ; de l'autre un cinéma d'auteur qui tient la structure pour une contrainte industrielle et lui préfère l'intuition. Son apport, exposé notamment dans Creative Screenwriting: Understanding Emotional Structure, consiste à refuser ce partage : elle reprend le découpage en huit séquences et le retourne, en posant que la structure émotionnelle précède la structure narrative. Pour situer ce modèle parmi les autres : le comparatif complet des structures narratives.

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La structure émotionnelle de Christina Kallas : huit séquences d'intensités contrastées traversées par trois lignes narratives

Le système en bref

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Kallas travaille avec le découpage séquentiel : huit unités d'une quinzaine de minutes, chacune constituant un mouvement dramatique complet, articulé aux trois actes. Sur ce point, elle rejoint l'approche séquentielle de Gulino et une tradition d'enseignement remontant aux ateliers américains des années 1980.

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Ce qui change, c'est la question posée à chaque séquence.

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Là où le modèle classique demande quelle est la question dramatique de cette séquence, Kallas demande quelle est son émotion dominante, et ce qu'elle fait subir au spectateur. Une séquence n'est pas d'abord une unité d'action : c'est une unité de sensation. Elle a une couleur, une température, un état, et le récit se construit par leur succession et leur contraste, comme un mouvement musical.

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De là découlent plusieurs déplacements. La structure devient un outil de découverte plutôt qu'un plan à exécuter : on écrit d'abord, on repère ensuite les mouvements émotionnels qui se sont formés, on les organise. Le personnage n'est plus au service de l'intrigue, c'est l'inverse, et Kallas insiste sur le travail préalable des personnages, de leurs relations, de ce qui circule entre eux. Enfin, elle défend explicitement la narration non linéaire et chorale, où plusieurs lignes coexistent sans hiérarchie. C'est un territoire que les modèles centrés sur un protagoniste unique décrivent mal.

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Ce que ce système fait remarquablement

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La première force est de fournir une structure à des récits qui la refusent. Un auteur de cinéma indépendant qui répugne aux beat sheets peut travailler en séquences émotionnelles sans avoir l'impression de trahir son projet, et il obtient pourtant une architecture. C'est une contribution réelle : beaucoup de projets européens souffrent moins d'un manque de talent que d'une absence de charpente, et refusent les outils qui pourraient la fournir parce qu'ils viennent avec un vocabulaire industriel.

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La deuxième force est le récit choral. Kallas est l'une des rares théoriciennes de ce comparatif à traiter sérieusement les films à protagonistes multiples, où le modèle du héros unique s'effondre. Sa réponse, construire les séquences sur des états émotionnels partagés plutôt que sur la progression d'un objectif, est opérante, et elle décrit ce que font réellement les films choraux qui fonctionnent.

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La troisième force est méthodologique : poser la structure comme un outil d'analyse a posteriori plutôt que comme un moule a priori. C'est une position honnête, et elle correspond à la pratique réelle de beaucoup d'auteurs qui découvrent leur récit en l'écrivant, puis le restructurent.

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Les limites

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La première limite tient à la notion d'émotion elle-même, qui est plus difficile à manier qu'une question dramatique. Demander quelle est la question de cette séquence appelle une réponse vérifiable ; demander quelle est son émotion dominante appelle une réponse subjective, qui peut différer entre l'auteur et le spectateur. L'outil est plus fin, il est aussi plus glissant.

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La deuxième limite est un risque de confort. Une structure qu'on découvre après coup peut légitimer un premier jet informe : on écrit trois cents pages, on y repère rétrospectivement huit mouvements émotionnels, et on conclut que c'est structuré. Kallas ne dit pas cela, mais son approche s'y prête si on la lit vite.

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La troisième limite est la moindre diffusion du modèle en français, et la difficulté à en trouver des exposés de première main. Une partie de ce qui circule sous son nom relève d'une tradition d'enseignement séquentielle plus large, dont elle est une voix parmi d'autres.

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Ce que j'y ajoute

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Kallas a raison sur un point que je considère comme décisif : ce qui tient un spectateur n'est pas l'intrigue mais l'état dans lequel elle le met. Un récit dont chaque séquence est correctement construite mais émotionnellement uniforme perd son public au bout de quarante minutes, quelle que soit la qualité de sa charpente.

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Là où je diverge, c'est sur ce qui produit cette émotion. Chez Kallas, elle est une donnée de départ, une couleur qu'on identifie et qu'on organise. Dans ma pratique, l'émotion n'est pas une matière première : elle est l'effet d'une contrainte.

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Prenez la tension. Elle ne naît pas parce qu'on a décidé qu'une séquence serait tendue, mais parce que le spectateur sent que le personnage ne peut plus reculer. Prenez la mélancolie : elle vient de ce qu'une possibilité vient de se fermer définitivement. Prenez le soulagement : il suppose une porte qu'on croyait close et qui s'entrouvre. Dans chaque cas, l'émotion est le ressenti d'un état structurel, pas une couche appliquée par-dessus.

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Ce que j'ajoute au modèle est donc une question intermédiaire, à poser entre les deux niveaux. Pour chaque séquence : quelle émotion, et quelle contrainte la produit ? Si vous pouvez nommer l'émotion sans nommer la contrainte, elle est décorative. Elle tiendra le temps d'une scène et s'évaporera.

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C'est aussi ce qui règle le risque de complaisance que je signalais plus haut : une structure émotionnelle qu'on découvre après coup est valide si chaque état est adossé à une contrainte identifiable. Sinon, ce n'est pas une structure, c'est une atmosphère.

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Quand l'utiliser (et quand en changer)

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Utilisez Kallas pour les récits choraux et les narrations non linéaires, où la plupart des modèles de ce comparatif ne savent rien dire. Utilisez-la avec les auteurs qui refusent la structure : son vocabulaire permet de faire le travail sans déclencher le rejet, et c'est loin d'être un détail en accompagnement. Utilisez-la en restructuration, sur un premier jet abondant qu'il faut organiser sans le trahir.

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Changez de modèle, ou complétez, pour le récit à protagoniste unique et objectif clair, où Gulino sera plus directement opérant, et pour tout travail précis sur la contradiction du personnage. Et méfiez-vous de l'usage confortable du modèle : identifier des émotions n'est pas construire une nécessité.

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FAQ

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Quelle différence entre les 8 séquences de Kallas et celles de Gulino ? Le découpage est le même, huit unités d'une quinzaine de minutes emboîtées dans les trois actes. La question posée diffère : Gulino demande quelle question dramatique porte chaque séquence, Kallas quelle émotion elle produit chez le spectateur. Le premier construit une architecture de tension, la seconde une architecture de sensation.

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Qu'entend-on par structure émotionnelle ? L'organisation du récit selon la succession et le contraste des états qu'il fait traverser au spectateur, plutôt que selon l'enchaînement causal des événements. La structure narrative répond à la question de ce qui se passe ensuite ; la structure émotionnelle à celle de l'état dans lequel on se trouve, et de la manière dont il se transforme.

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Ce modèle convient-il aux récits à plusieurs protagonistes ? C'est l'un de ses principaux domaines. En construisant les séquences sur des états émotionnels plutôt que sur la progression d'un objectif unique, il permet de faire coexister plusieurs lignes narratives sans en subordonner aucune, là où les modèles fondés sur un héros unique obligent à hiérarchiser.

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Pour situer Kallas parmi tous les systèmes : le comparatif complet des structures narratives. Son voisin séquentiel : l'approche de Paul Gulino. Le modèle qui pense la scène comme unité de valeur : Story de Robert McKee. Et si vos émotions ne sont adossées à aucune contrainte : Quelle structure pour votre scénario ?

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Will Witters est dramaturge, script doctor et auteur. Il accompagne scénaristes et romanciers dans l'architecture de leurs récits et enseigne la dramaturgie en résidence à La Villa NOESIS.

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