Aristote : la Poétique, source de toutes les structures

Chaque système de ce comparatif — les beats de Snyder, les cercles de Harmon, les fonctions de Propp — descend d’un même texte : une quarantaine de pages de notes de cours, rédigées au IVe siècle avant notre ère, jamais destinées à la publication, mutilées par la transmission (le livre sur la comédie est perdu), et qui restent, vingt-trois siècles plus tard, l’analyse la plus dense jamais écrite sur ce qui fait tenir un récit. La Poétique d’Aristote n’est pas un vénérable ancêtre qu’on cite par politesse : c’est un texte de travail, d’une actualité déconcertante — et qui contient déjà, en germe, la limite que toute sa postérité allait hériter. Voici ce qu’il dit vraiment, débarrassé des résumés de seconde main. Pour le situer dans sa postérité : le comparatif complet des structures narratives.

Le système en bref

Le cœur de la Poétique est une hiérarchie qui a tout décidé : de tous les éléments de la tragédie, le plus important est le muthos — l’agencement des actions, ce que nous appelons l’intrigue. Avant les caractères, avant la pensée, avant le style : « la tragédie est imitation non des hommes, mais d’une action ». Le récit est d’abord une architecture.

Et cette architecture obéit à une exigence de complétude : une action une et entière a un début — ce qui ne suit rien nécessairement, mais après quoi quelque chose existe ou survient ; un milieu — ce qui suit une chose et en précède une autre ; une fin — ce qui suit naturellement autre chose, par nécessité ou selon la règle générale, et après quoi il n’y a rien. La formule paraît tautologique ; elle est en réalité un critère de coupe redoutable : tout ce qu’on peut retrancher sans que l’ensemble s’en trouve modifié ne fait pas partie de l’œuvre.

Le liant de cette architecture porte un nom : la nécessité ou la vraisemblance. Les événements doivent s’enchaîner les uns à cause des autres, non les uns après les autres — la distinction la plus opératoire de tout le texte. Et Aristote découpe le mouvement d’ensemble en deux : le nœud (tout ce qui va du commencement jusqu’au point qui précède immédiatement le basculement de fortune) et le dénouement (du début de ce basculement jusqu’à la fin).

Restent les deux instruments du basculement, qui font les intrigues supérieures — dites complexes : la péripétie, renversement de l’action en son contraire (le messager venu rassurer Œdipe accomplit exactement l’inverse), et la reconnaissance, passage de l’ignorance à la connaissance — les plus belles étant celles où péripétie et reconnaissance coïncident. Le tout au service d’un effet propre : susciter frayeur et pitié pour opérer la catharsis, la purgation de ces émotions. Et pour que frayeur et pitié adviennent, le héros doit être ni tout à fait bon ni méchant : un homme semblable à nous, qui tombe non par vice mais par une hamartia — une erreur, une faute de jugement.

Ce que ce système fait remarquablement

L’exemple d’Aristote lui-même est Œdipe roi, et il faut voir pourquoi : c’est l’intrigue où chaque enchaînement est nécessaire, où l’enquêteur est le coupable, où chaque pas vers la vérité est un pas vers la perte, et où la reconnaissance et la péripétie sont un seul et même instant. Mais la meilleure preuve de l’actualité du texte est de le poser sur un film contemporain. Prenez Un prophète : le début aristotélicien au sens strict — Malik entre en prison, rien ne le précède, il n’est rien, ne sait rien, n’appartient à rien ; le nœud qui se noue par nécessité — le meurtre de Reyeb n’est pas un événement parmi d’autres, c’est la cause dont tout le reste découle, protection, ascension, corruption, chaque étape engendrée par la précédente sans qu’aucune scène soit retranchable ; la reconnaissance progressive — Malik passant de l’ignorance à la connaissance de ce qu’est le pouvoir, et de ce qu’il est devenu ; et le dénouement où le renversement s’accomplit : le protégé a remplacé le protecteur. Audiard, sciemment ou non, écrit selon la Poétique — parce que la Poétique décrit ce que font les récits qui tiennent.

C’est la force du texte : il ne propose pas un modèle parmi d’autres, il isole les critères auxquels tous les modèles ultérieurs devront satisfaire. La causalité contre la succession ; la complétude contre l’épisodique (Aristote nomme et condamne déjà les intrigues « épisodiques », où les épisodes se suivent sans nécessité — le diagnostic de la moitié des scénarios qu’on me confie) ; le basculement préparé mais imprévu (« contre l’attente, mais par suite l’un de l’autre » — la meilleure définition du twist jamais écrite, avec vingt-trois siècles d’avance). Et l’hamartia offre la théorie du héros la plus durable du champ : ni victime ni monstre, un semblable qui se trompe.

Les limites

La première limite est d’objet : la Poétique analyse la tragédie grecque — un théâtre rituel, chanté, aux mythes connus d’avance — et une partie de ses prescriptions (l’unité de temps « une révolution de soleil », la hiérarchie des genres) relève de son siècle. Ses commentateurs classiques ont aggravé le cas en durcissant en « règles » ce qui était observations, léguant les fameuses trois unités qu’Aristote n’a jamais formulées ainsi. Le texte demande d’être lu comme ce qu’il est : une analyse, pas un règlement — et le débat sur le nombre d’actes montre assez que son début-milieu-fin est un cadre, pas un découpage.

La seconde limite est la plus lourde de conséquences, car toute la tradition en a hérité : la priorité de l’action sur le personnage. Aristote le dit sans ambages — les caractères sont là pour l’action, non l’inverse ; on pourrait presque, écrit-il, faire tragédie sans caractères, jamais sans action. Ce choix fondateur a donné à l’Occident sa science de l’intrigue, et son angle mort : l’intériorité du héros est chez Aristote un moyen (rendre l’action vraisemblable), jamais un moteur étudié pour lui-même. L’hamartia elle-même — cette erreur qui perd le héros — reste un événement de l’intrigue, une faute de jugement ponctuelle ; Aristote ne demande jamais d’où elle vient, ni ce qui, dans l’homme, la rendait inévitable. La question restera ouverte vingt-trois siècles.

Ce que j’y ajoute

Ma pratique consiste à retourner l’exigence d’Aristote contre son propre angle mort. Son critère suprême — la nécessité, les événements s’enchaînant à cause les uns des autres — je le prends au sérieux jusqu’au bout : et je demande d’où vient la nécessité première. Pourquoi Œdipe enquête-t-il alors que tout l’invite à s’arrêter ? Pourquoi Malik tue-t-il, puis apprend, puis s’élève, là où un autre aurait subi ? La chaîne causale des événements a toujours, en amont, un premier moteur qui n’est pas un événement — et ce moteur, dans les récits qui tiennent, est une contradiction logée dans le héros : un désir qui l’engage dans l’action, un besoin qu’il refuse de voir, et l’incompatibilité des deux qui transforme chaque succès en pas vers la perte. Relisez l’hamartia ainsi, et elle change de nature : ce n’est plus une faute de jugement ponctuelle, c’est le fruit nécessaire de la contradiction — Œdipe ne se trompe pas par hasard, il se trompe parce que l’homme qui a besoin de savoir qui il est ne peut pas cesser de chercher, et que l’homme qui désire rester roi ne peut pas supporter ce qu’il trouvera. La péripétie aristotélicienne devient alors l’instant où la mise en échec est totale : le renversement « contre l’attente mais par suite » est contre l’attente du héros, et par suite de sa contradiction. C’est, je crois, la seule manière d’être fidèle à Aristote aujourd’hui : garder son exigence de nécessité, et la faire descendre là où il ne l’a pas portée — au centre du personnage.

Quand l’utiliser (et quand en changer)

Utilisez Aristote comme banc d’essai universel : ses trois critères — chaque événement est-il causé par le précédent ? peut-on retrancher cette scène sans rien changer ? le basculement est-il imprévu et préparé ? — constituent le contrôle qualité le plus rapide et le plus impitoyable qui soit, applicable à tout récit, de la tragédie au pitch de série. Utilisez l’hamartia chaque fois que votre héros vous semble trop victime ou trop coupable : la faute de jugement d’un semblable est le réglage qui produit l’attachement. N’en faites pas un système de construction — la Poétique fournit des critères, pas un plan : pour bâtir, passez par ses héritiers outillés. Et gardez une liberté qu’Aristote lui-même autorise : ses observations décrivent le récit d’action unifié ; si vous écrivez une chronique, un récit sans basculement, une forme contemplative, ce n’est pas la Poétique qu’il faut tordre — c’est un autre continent qu’il faut consulter.

FAQ

Aristote a-t-il inventé la structure en trois actes ? Non — le mot « acte » n’apparaît pas dans la Poétique. Aristote pose qu’une action entière a un début, un milieu et une fin, ce qui est un critère de complétude, pas un découpage en trois blocs proportionnés. La codification en actes viendra du théâtre latin (Horace prescrit cinq actes, le grammairien Donatus théorise protasis, epitasis, catastrophe), et le « trois actes » moderne du scénario est une construction du XXe siècle qui se réclame d’Aristote plus qu’elle n’en descend.

Que signifie exactement la catharsis ? C’est l’effet propre de la tragédie selon Aristote : en suscitant frayeur et pitié par la représentation, elle opère la purgation de ces émotions. Le mot, emprunté au vocabulaire médical et religieux, n’est jamais vraiment défini dans le texte — ce qui en fait la notion la plus commentée de l’histoire de la poétique. L’idée durable pour un auteur : un récit ne transmet pas des émotions, il les fait traverser — et le public sort allégé de ce qu’il a éprouvé.

Qu’est-ce que l’hamartia ? Littéralement : le fait de manquer la cible. C’est l’erreur ou la faute de jugement par laquelle le héros tragique — homme ni excellent ni méchant, semblable à nous — bascule du bonheur dans le malheur. Elle n’est ni un vice moral ni une fatalité extérieure : c’est ce qui rend la chute à la fois imputable et pardonnable, donc effrayante et pitoyable. Toutes les théories modernes du « défaut du héros » (flaw, mensonge, faille) en descendent.

Pour situer Aristote dans sa descendance : le comparatif complet des structures narratives. Le débat qu’il n’a pas tranché : 3 actes ou 4 actes  ? Sa systématisation théâtrale : la pyramide de Freytag. Son codificateur latin : Donatus. Et si votre récit enchaîne les événements sans nécessité : Quelle structure pour votre scénario ?

Will Witters est dramaturge, script doctor et auteur. Il accompagne scénaristes et romanciers dans l’architecture de leurs récits et enseigne la dramaturgie en résidence à La Villa NOESIS.

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