Vonnegut : les histoires ont des formes

C'est la seule théorie de ce comparatif qui ait été refusée par une université. Kurt Vonnegut la présente en 1947 comme mémoire de master en anthropologie à l'université de Chicago ; le jury la rejette : trop simple, dit-on, et trop amusante. Vonnegut deviendra romancier, et passera le reste de sa vie à la raconter en conférence, craie à la main, en riant. Sa proposition : les histoires ont des formes, on peut les dessiner, et ces formes se comptent sur les doigts d'une main. Cinquante ans plus tard, une équipe de chercheurs analysera des milliers de romans par traitement automatique du langage et retrouvera, en gros, les mêmes courbes. La blague de Vonnegut était une intuition juste. Voici ce qu'elle donne comme outil. Pour la situer parmi les autres systèmes : le comparatif complet des structures narratives.

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Le système en bref

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Deux axes. L'axe horizontal est le temps : début à gauche, fin à droite. L'axe vertical est la fortune du personnage : bonne fortune en haut, mauvaise fortune en bas. On trace la courbe. C'est tout.

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L'homme dans le trou (Man in Hole). Quelqu'un va bien, tombe dans un ennui, s'en sort, et finit plus haut qu'il n'a commencé. Vonnegut précise que le personnage n'a pas besoin d'être un homme, ni le trou d'être un trou. C'est, selon lui, la forme la plus populaire du monde.

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Garçon rencontre fille (Boy Meets Girl). Quelqu'un d'ordinaire, dans une journée ordinaire, trouve quelque chose de merveilleux. Il le perd. Il le retrouve. Courbe en U inversé puis remontée.

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Cendrillon. La courbe commence très bas et monte par paliers — chaque don de la marraine est une marche. Puis la chute brutale à minuit, plus bas que jamais. Puis la remontée finale, qui sort du cadre : le bonheur hors échelle. Vonnegut fait remarquer que cette courbe est exactement celle du Nouveau Testament, et il en tire une conclusion malicieuse sur les raisons de son succès.

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Dans quel sens est le haut ? (Which Way Is Up?) La ligne reste ambiguë, ni haute ni basse. C'est Hamlet, et pour Vonnegut, c'est la seule courbe honnête, parce que dans la vie réelle nous ne savons jamais si ce qui nous arrive est une bonne ou une mauvaise nouvelle.

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De mal en pis (From Bad to Worse). La courbe descend sans jamais remonter, Kafka.

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Le récit de création. Une montée par paliers successifs, sans chute.

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Ce que ce système fait remarquablement

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La première force du modèle est de rendre la structure visible en une seconde. Aucun autre système de ce comparatif ne permet de saisir la forme d'un récit d'un seul regard. Dessinez la courbe de votre scénario sur un coin de table : si elle est plate, vous le voyez ; si elle monte tout du long, vous le voyez ; si elle oscille sans amplitude, vous le voyez. C'est un outil de diagnostic dont la vitesse n'a pas d'équivalent.

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La deuxième force est qu'il travaille sur la valeur émotionnelle plutôt que sur les événements. Là où Field ou Snyder demandent ce qui se passe à la page 30, Vonnegut demande comment le personnage va. C'est une question différente, et souvent plus juste ; beaucoup de scénarios ont des événements aux bons endroits et une courbe émotionnelle inerte. La courbe révèle immédiatement ce que le séquencier dissimule.

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La troisième force, la plus sous-estimée, est la validation par comparaison. Dessinez la courbe de votre projet, puis celle de trois films que vous admirez dans le même genre. La différence saute aux yeux, pas en termes de qualité, mais d'amplitude et de rythme d'oscillation. J'utilise cet exercice en résidence, et il produit chaque fois le même effet : l'auteur découvre que son récit oscille beaucoup moins qu'il ne le croyait.

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Et il y a l'honnêteté de Which Way Is Up?, que je tiens pour la contribution la plus profonde de Vonnegut. Beaucoup de récits contemporains — et l'essentiel du cinéma d'auteur — vivent sur cette courbe ambiguë. La nommer permet de cesser de la juger comme un défaut d'écriture.

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Les limites

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La première limite est assumée par Vonnegut lui-même, qui présentait tout cela en plaisantant : le modèle décrit sans rien prescrire. Il vous dit quelle forme a votre histoire ; il ne vous dit pas quoi en faire, ni pourquoi cette forme serait la bonne. C'est un miroir, pas une méthode.

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La deuxième limite est la réduction à un seul axe. La fortune monte ou descend, mais la fortune de qui, et selon quel critère ? Un personnage peut voir sa situation extérieure s'améliorer pendant que sa vie intérieure se délite : la courbe ne sait pas dire ça. Il faudrait deux courbes superposées, et Vonnegut n'en propose qu'une. C'est précisément l'écart que les modèles fondés sur le désir et le besoin viennent combler.

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La troisième limite est le risque de confondre l'oscillation et la nécessité. Une courbe très mouvementée n'est pas un bon récit, c'est un récit agité. On peut faire monter et descendre un personnage vingt fois sans qu'aucun de ces mouvements ne soit obligatoire. La forme peut être exemplaire et l'histoire arbitraire.

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Ce que j'y ajoute

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La courbe de Vonnegut mesure la fortune. Elle ne mesure pas ce qui m'intéresse le plus : le nombre d'issues restantes.

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C'est la correction que je propose, et elle est facile à mettre en pratique. Prenez le même axe horizontal, le temps du récit, et remplacez l'axe vertical. En haut : le personnage peut encore tout arrêter, revenir en arrière, choisir autre chose. En bas : il ne peut plus. Puis tracez.

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Ce que cette seconde courbe montre est presque toujours différent de la première, et beaucoup plus révélateur. Un récit qui fonctionne a une courbe d'issues qui descend et ne remonte pas : c'est la définition même du tunnel. La fortune du personnage peut osciller autant qu'elle veut ; ses portes de sortie, elles, doivent se fermer une à une.

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Superposez les deux courbes et vous obtenez un diagnostic complet. Une fortune qui oscille sur des issues qui se ferment : le récit tient. Une fortune qui oscille sur des issues qui restent ouvertes : le récit est agité mais mou ; c'est le cas le plus fréquent des deuxièmes actes qui ne fonctionnent pas, et le plus difficile à voir sans cet outil. Une fortune plate sur des issues qui se ferment : c'est le cinéma de la fatalité, et ça peut être magnifique.

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L'exercice prend cinq minutes et se fait au crayon. C'est, à ma connaissance, le moyen le plus rapide de savoir si un récit avance vraiment ou s'il se contente de bouger.

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Quand l'utiliser (et quand en changer)

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Utilisez Vonnegut en diagnostic rapide, à n'importe quel stade — sur un pitch, un traitement, un scénario terminé. Utilisez-le en comparaison, contre des films de référence, pour objectiver une impression de mollesse. Utilisez-le pour identifier le genre réel de votre projet : un récit dont la courbe est celle de Which Way Is Up? n'est pas une comédie ratée, c'est autre chose, et le savoir change la manière de le retravailler et de le présenter. Et utilisez-le en atelier : c'est le modèle le plus immédiatement compréhensible qui existe, y compris pour des non-spécialistes.

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Changez de modèle pour tout ce qui relève de la construction : Vonnegut ne vous donnera ni scène, ni point de bascule, ni personnage. Il n'a jamais prétendu le contraire. C'est un instrument de mesure, à utiliser avec un système de construction à côté — Truby pour le personnage, Field ou Snyder pour le rythme.

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FAQ

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Quelles sont les formes d'histoires de Kurt Vonnegut ? Les principales sont l'homme dans le trou (chute puis remontée au-dessus du point de départ), garçon rencontre fille (trouver, perdre, retrouver), Cendrillon (montée par paliers, chute brutale, ascension finale hors échelle), dans quel sens est le haut (courbe ambiguë, celle de Hamlet), de mal en pis, et le récit de création. Vonnegut les traçait sur deux axes : le temps et la fortune du personnage.

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La théorie de Vonnegut a-t-elle été validée scientifiquement ? Partiellement. Des travaux d'analyse automatique appliqués à des milliers de textes ont identifié un petit nombre d'arcs émotionnels récurrents, dont plusieurs correspondent aux courbes de Vonnegut. Cela confirme l'intuition sans la transformer en règle : identifier des formes fréquentes ne dit pas qu'il faille les suivre.

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À quoi sert concrètement de dessiner la courbe de son récit ? À voir en quelques secondes ce qu'un séquencier de trente pages dissimule : l'amplitude des variations, leur fréquence, les plateaux. Un récit dont la courbe est plate sur trente minutes a un problème que la lecture ne révèle pas toujours, parce qu'on lit scène par scène et qu'on juge chaque scène acceptable.

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Pour situer Vonnegut parmi tous les systèmes : le comparatif complet des structures narratives. La courbe qui l'a précédé : la pyramide de Freytag. Une autre approche visuelle du récit : les cartographies du récit. Et si votre courbe oscille sans que rien ne se ferme : Quelle structure pour votre scénario ?

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Will Witters est dramaturge, script doctor et auteur. Il accompagne scénaristes et romanciers dans l'architecture de leurs récits et enseigne la dramaturgie en résidence à La Villa NOESIS.

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