Les 4 niveaux de compétence appliqués au personnage

Ce modèle ne vient pas de la dramaturgie mais de la psychologie de l'apprentissage. Formalisé dans les années 1970 dans le champ de la formation professionnelle, il décrit les quatre états que traverse quiconque acquiert une compétence : on ignore d'abord qu'on ne sait pas, puis on découvre qu'on ne sait pas, puis on sait en y pensant, puis on sait sans y penser. Son transfert au récit est évident dès qu'on le formule, et il a été largement adopté dans les ateliers d'écriture, notamment parce qu'il fournit l'ossature exacte d'un arc d'apprentissage. Il éclaire aussi, en creux, une chose que peu de modèles nomment : la différence entre un personnage qui apprend et un personnage qui change. Pour le situer parmi les autres systèmes : le comparatif complet des structures narratives.

Le système en bref

Quatre états, dans un ordre qui ne se négocie pas.

L'incompétence inconsciente. Le personnage ne sait pas, et il ignore qu'il ne sait pas. C'est un état d'aveuglement confortable : il agit avec assurance, ses méthodes lui paraissent suffisantes, et il attribue ses échecs à des causes extérieures. Dramatiquement, c'est l'état d'ouverture idéal, parce qu'il installe un écart entre ce que le personnage croit et ce que le spectateur voit.

L'incompétence consciente. Quelque chose lui révèle son insuffisance. C'est le moment le plus douloureux des quatre, et le plus fécond : il sait maintenant qu'il ne sait pas, et il ne sait pas encore comment apprendre. C'est l'état où l'on abandonne le plus.

La compétence consciente. Il sait faire, mais au prix d'une attention permanente. Chaque geste demande un effort, une vérification, une concentration. Il réussit, mais il n'est pas encore devenu quelqu'un d'autre : il applique.

La compétence inconsciente. Le savoir est passé dans le corps. Il n'y pense plus, il agit. C'est la maîtrise, et elle se reconnaît à ceci que le personnage ne pourrait plus expliquer comment il fait.

Certaines versions ajoutent un cinquième état, où le maître redevient capable d'enseigner ce qu'il a oublié savoir.

Ce que ce système fait remarquablement

La première force est la précision du deuxième état. L'incompétence consciente est le point où se joue tout récit d'apprentissage, et c'est le seul modèle de ce comparatif qui le nomme aussi nettement. Un personnage qui découvre son insuffisance et n'a pas encore les moyens d'y remédier est dans une situation dramatique très riche : il est actif, il échoue, et il sait pourquoi. C'est l'inverse de la victime.

La deuxième force est l'écart entre les états trois et quatre. Savoir faire en y pensant et savoir faire sans y penser sont deux choses, et beaucoup de récits d'apprentissage s'arrêtent au troisième en croyant avoir fini. Le héros a acquis la technique, il l'exécute correctement, et le spectateur reste insatisfait sans savoir pourquoi. Il manque le passage où la compétence devient une nature.

La troisième force est la transposabilité. Le modèle décrit l'acquisition d'un savoir-faire, mais il fonctionne aussi bien pour un savoir-être : apprendre à faire confiance, à renoncer, à être aimé. On ne change pas d'échelle, seulement d'objet.

Les limites

La première limite est son origine, et elle a une conséquence directe : ce modèle vient de la pédagogie, où l'apprentissage est un bien et sa progression une réussite. Il décrit donc naturellement une trajectoire ascendante et positive, et il n'a rien à dire des arcs négatifs, des chutes, ou des personnages qui apprennent quelque chose qu'il aurait mieux valu ignorer.

La deuxième limite est l'absence de conflit. Les quatre états décrivent une progression intérieure sans adversaire, sans enjeu extérieur, sans obstacle. C'est une échelle de mesure, pas une structure de récit : il faut y accrocher une intrigue.

La troisième limite est la linéarité supposée. Dans la réalité comme en fiction, on régresse, on croit avoir acquis puis on perd, on atteint le troisième état sur un point et on reste au premier sur un autre. Le modèle décrit une progression idéale.

Ce que j'y ajoute

Ce modèle décrit magnifiquement un personnage qui apprend. Il ne décrit pas un personnage qui change, et la différence est ce qui sépare un bon récit d'apprentissage d'un grand.

Apprendre est cumulatif : on ajoute une compétence à ce qu'on était déjà. Le personnage du dernier état est celui du premier, en plus capable. Rien n'a été perdu, rien n'a été payé, et c'est précisément pourquoi tant de récits d'apprentissage laissent une impression de facilité malgré des épreuves nombreuses.

Changer suppose un coût. Le personnage qui atteint la maîtrise doit avoir renoncé à quelque chose en route, et ce quelque chose doit avoir eu de la valeur. Sinon la progression est une accumulation de points d'expérience.

D'où la question que j'ajoute aux quatre états : à chaque passage, qu'est-ce que le personnage laisse derrière lui ? Le passage du premier au deuxième état coûte une illusion de compétence, et c'est déjà quelque chose. Le passage du deuxième au troisième coûte l'espoir d'y arriver facilement. Le passage du troisième au quatrième, le plus intéressant, coûte souvent une part de qui il était avant de savoir. Un maître n'est plus tout à fait quelqu'un qui a appris.

Et cela fournit un test de fin de récit qui vaut au-delà de ce modèle : votre personnage a acquis quelque chose, très bien. Qu'a-t-il perdu ? S'il n'a rien perdu, il a suivi une formation, pas un tunnel.

Quand l'utiliser (et quand en changer)

Utilisez ce modèle pour tout récit d'apprentissage explicite : le sport, la musique, un métier, une discipline. Utilisez-le pour les récits de mentorat, où il décrit précisément l'écart entre le maître et l'élève. Utilisez-le pour un savoir-être plutôt qu'un savoir-faire, ce qui est son emploi le plus fin. Et utilisez le deuxième état comme diagnostic : un récit d'apprentissage qui ne fait pas passer son personnage par l'incompétence consciente saute l'étape où tout se joue.

Changez de modèle pour les arcs négatifs, les chutes, et tout récit où le personnage n'apprend rien. Et accrochez-y toujours une intrigue : ces quatre états mesurent une progression, ils ne fabriquent pas d'événement.

FAQ

Quels sont les quatre niveaux de compétence ? L'incompétence inconsciente, où l'on ignore qu'on ne sait pas ; l'incompétence consciente, où l'on découvre son insuffisance ; la compétence consciente, où l'on sait faire au prix d'un effort d'attention ; la compétence inconsciente, où le savoir est devenu naturel.

D'où vient ce modèle ? De la psychologie de l'apprentissage et de la formation professionnelle, où il a été formalisé dans les années 1970. Il n'a pas été conçu pour le récit, mais son transfert est immédiat parce qu'il décrit une trajectoire de transformation en quatre états ordonnés.

Quel est l'état le plus important pour un récit ? L'incompétence consciente, le deuxième. C'est le moment où le personnage sait qu'il ne sait pas et n'a pas encore les moyens d'apprendre. Il est actif, il échoue, et il comprend pourquoi : c'est la situation dramatique la plus riche des quatre, et celle que beaucoup de récits d'apprentissage escamotent.

Pour situer ce modèle parmi tous les systèmes : le comparatif complet des structures narratives. L'arc intérieur en douze états de Chris Vogler, qui s'en rapproche. Le modèle qui pense le coût du changement : identité et essence chez Michael Hauge. Et si votre personnage a tout appris sans rien perdre : Quelle structure pour votre scénario ?

Will Witters est dramaturge, script doctor et auteur. Il accompagne scénaristes et romanciers dans l'architecture de leurs récits et enseigne la dramaturgie en résidence à La Villa NOESIS.

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